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Et surtout, comment songer à réussir sa vie amoureuse ?
Ceux qui ont réussi à sauvegarder une certaine armure ont toujours l'ironie, l'apparente désinvolture, l'agressivité charmeuse que donne un esprit sur la
défensive. L'humour reste, en dépit de tous les drames, une des caractéristiques des enfants doués, et un adulte, même dans la pire des situations, conserve encore ce recours, souvent comme le
seul fil de lumière qui l'empêcherait de sombrer dans un noir désespoir. Cet humour, qui atténue la portée des blessures, qui gomme la souffrance, qui relativise toute chose en permettant une
mise à distance, est bien utile pour celui qui doit se forger une défense efficace. De surcroît, c'est une bonne façon de se faire accepter en société, la plaisanterie constitue un préalable qui
fait souvent gagner bien du temps ; c'est un laissez-passer assuré.
On donnera alors l'image de quelqu'un de jaloux de son indépendance, qui ne veut pas s'attacher, qui aime séduire pour le seul plaisir du jeu, mais se dévoiler un tant soit peu serait montrer sa
faiblesse, il est préférable de conserver cette apparence brillante dans le verbe, subtile dans le maniement des idées, mais jamais, au grand jamais, se risquer à montrer ou même à laisser
deviner à quel point on peut être vulnérable, misérable, plus que nu, quand l'armure est enlevée. Ceux-là se sont construit une image brillante et dérisoire, comme si elle était en carton et que
la moindre larme allait la dissoudre. Ils préfèrent se donner une allure de mystère, qui ajoute à leur séduction, à condition de tenir ce rôle assez longtemps pour rester crédibles et pour
entretenir l'illusion.
Mais pour les autres, ceux qui n'ont pas su ou pas pu se forger une telle armure, qui n'étaient pas doués pour le verbe, qui sont restés dans leur désarroi, comment oser offrir à un autre, qu'on aura trouvé empli de qualités, qui aura éveillé de tendres sentiments, une image aussi misérable ? Soit on prend un partenaire à l'image de ce qu'on pense être devenu, mais il y aura, en fait, un tel décalage qu'aucune entente ne sera possible, puisque l'un sera au plus poussé de son raisonnement, quand l'autre aura considéré ces prémisses comme négligeables, car, au-delà de cet effondrement, la logique reste claire, droite, intangible. Le plus simple des dialogues deviendra une cacophonie excluant toute harmonie, même pour les détails du quotidien. Ce sera, en permanence, un mur qui séparera les conjoints, à chaque instant ils se heurteront à cet obstacle absolu. Ce beau résultat donne raison à ceux qui restent sur la défensive. D'ailleurs, on voit des couples formés trop jeunes rencontrer des difficultés pour conserver leur entente : ils se sont choisis en fonction de l'image qu'on leur avait donnée d'eux et qu'ils ne songeaient pas à remettre en question, puis, la maturité aidant, l'expérience de la vie éclairant les esprits, ils ont eu une image plus claire et plus véridique d'eux-mêmes et ils ont recherché ailleurs quelqu'un correspondant mieux à leur personnalité réelle.
Mais, dans le cas des adultes qui ont été trop doués dans un temps ancien, cette image plus réelle et plus vraie ne se forme pas ; il n'y a pas de modèle
tout fait et surtout il y a trop d'éléments négatifs dans les caractéristiques qu'on leur a prêtées. Il n'est pas possible de dégager des notions solides, structurées, les éléments ne
s'assemblent pas en un tout cohérent, ils restent épars, contradictoires, comme si, en se regardant dans un miroir, on ne voyait qu'une surface plane et vide. Ils se disent : "ce n'est pas
possible que je sois ce rien, ce néant, j'avais des qualités, il semble que tout se soit effacé, comme si j'existais à peine ..." Ils ne trouvent nulle part de place qui leur convienne, ils
changent alors souvent de résidence, de métier, de pays même, dans une quête perpétuelle de leur propre image, qui se dérobe sans cesse, puisqu'elle ne leur a jamais été retournée de façon
cohérente ...
Il est donc impossible de s'y reconnaître et ils errent, s'affublant parfois d'oripeaux, dont ils pensent qu'ils vont leur conférer le relief qui leur manque ; ce seront des prises de
position provocatrices, des goûts trop exotiques, des recherches d'originalité destinées à surprendre, mais dont ils n'arrivent même pas à être dupes, tant ces artifices sont factices et
inutiles. Toute satisfaction leur est interdite : tant qu'on ne sait pas qui on est, quelle direction choisir, tant qu'il suffit d'un peu d'obscurité, d'un trouble plus grand, d'un
environnement trop différent pour que tous les repères péniblement mis en place disparaissent, il n'est pas possible de se former de soi une image acceptable.
Et c'est ce rien, cette absence de tout, qu'on va offrir à celui qu'on veut séduire ? Comment donner quelque chose à l'autre, quand on ne sait plus rien de soi et que c'est de cet autre qu'on attend sa propre définition ?
Qui peut avoir assez de grandeur d'âme, d'abnégation, d'oubli de soi pour se consacrer à reconstruire l'adulte blessé et lui redonner l'usage de ses qualités ? Entendre, au-delà de l'immense lassitude, le son ténu d'un espoir qui n'a pas renoncé, deviner la marque des émerveillements d'autrefois, sentir la force refoulée, retrouver les élans du passé, est possible sans doute seulement pour celui qui aura parcouru un chemin identique, mais qui aura reçu moins de coups, eu moins de bosses, moins de bleus à l'âme.
Déjà l'amitié a été difficile pour les enfants doués en état d'échec ; pour ceux qui ont eu une bonne scolarité, ce n'est souvent que dans les grandes classes et surtout dans les meilleures sections qu'ils rencontrent enfin des semblables et qu'ils peuvent se confier, sans crainte des moqueries.
Alors les autres ? C'est un miracle s'ils parviennent à se reconnaître entre eux, malgré leurs blessures. Se préserver est la première des préoccupations, l'amitié devient un souhait inaccessible, comme bien des autres désirs.
Toutes les qualités des êtres doués ne peuvent disparaître totalement ; ils conservent leur rigueur d'analyse, leur justesse de jugement, et les relations n'en sont que plus ardues. Exigeants, jusqu'au perfectionnisme, passionnés, même quand ils n'en laissent rien paraître, d'une ironie critique qui affleure souvent, ils ne peuvent se contenter de relations médiocres.
L'amitié, l'amour, la réalisation de soi-même, tout devient plus difficile et surtout plus décevant.
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